L’objet de cet article vise à repérer les problématiques d’une identité sociale , en l’occurrence l’identité Algérienne , au travers du repérage des éléments pouvant permettre à celle –ci de se signifier , de se construire une image, en réalisant une distanciation par rapport à l’identité officielle imposée aussi à travers un monolinguisme stérile ou un bilinguisme composite contresignant une spaltung pathologique.
Considérant que c’est dans la langue aussi que se constitue un quelconque ensemble social et que celui-ci a besoin de significations pour s’orienter devant les nombreuses situations et événements qui se présentent à lui , l’on peut poser que pour exister comme tel et pour établir un lien avec lui-même et les autres ensembles sociaux, tout corps socioculturel se doit d’être porté par un vouloir signifier cohérent et non conflictuel ; C’est dire l’importance de la langue comme véhicule et source de réponses aux questionnements que se pose toute conscience sociale ; langue en ce qu’elle n’est pas seulement outil de communication mais aussi système de représentation permettant l’appréhension des dimensions de la réalité ( captation du temps , des rapports intersubjectifs ,de l’espace…) porté par un investissement subjectif et affectif auquel il reste intrinsèquement lié. ” La langue est le seul système sémiotique qui ait le pouvoir d’interpréter les autres systèmes signifiants et de s’interpréter lui-même ” écrivait Barthes (1990). Dans le cas Algérien, l’enjeu de la présence et de la pérennité du pouvoir continue à demeurer en rapport étroit avec la question linguistique. Français durant la colonisation, arabe classique après l’indépendance, le pouvoir linguistique s’est toujours maintenu au détriment d’une réalité algérienne plurilingue (langue Amazighe, langue algérienne parlée, Chaouia, tifinaght…) plus à même de rendre compte avec bonheur de la vie imaginaire et symbolique des divers groupes culturels qui constituent la société algérienne. Cette exclusivité linguistique, (portée par les pouvoirs politiques) continue à fonctionner en porte à faux avec une pluralité linguistique bien tangible, générant nombre de dysfonctionnements par la négation de la pluralité pouvant aller de l’échec des politiques éducatives jusqu’à une ultime expression que manifeste la violence sous toutes ses formes. C’est que ce totalitarisme opère dans le déni de la pluralité qu’il appréhende comme menace contre l’identité nationale or paradoxalement cette même pluralité se trouve au cœur de la construction d’une identité collective non conflictuelle pour les individus et la société.
Le lien qu’établit une société/une communauté avec elle-même et avec les autres sociétés/communautés est préalablement catalysé par le vouloir signifier or l’on ne peut signifier ou plus encore se signifier au travers de système de représentations totalement délié de tout éprouvé authentiquement subjectif .Ainsi toute signifiance qui n’exprime pas des émotions, des variétés de styles de vie, des différences dans les manières de sentir, de se sentir, d’être en somme ; tout système de représentation qui demeure délié d’un imaginaire groupal ne peut être que plaquage linguistique loin de fournir un espace de médiation et le sujet , la communauté se contentent de ” discourir ” ( maladroitement ,du reste, dans des langues qui ne sont pas constitutives de leurs identités culturelles) sans pouvoir s’éprouver , se penser, car seul un système de représentations fondé sur un éprouvé tirant ses origines aussi de ce que Devereux a nommé le segment inconscient de la personnalité ethnique peut constituer un tel espace de créativité et d’expression authentiquement subjectives .
Les « énoncés » premiers, les discours comme lien social font en sorte que les membres d’une société/communauté vivent leur langue avant même d’habiter le monde.les langues sont autant de lieux où se (re) trouvent peuples, chacun ayant une demeure linguistique ou chacun est imprégné par sa langue Il reste évident que chaque ensemble de signes (signifiants/signifiés), chaque système de représentation opère un découpage spécifique dans le monde des objets et dans celui des hommes ; chaque langue exprime une symbolique spécifique
Sachant que c’est dans les langues et seulement dans les langues que l’être culturel se matérialise, c’est toute l’identité culturelle qui trouve sa genèse et son aboutissement dans la langue, lieu de l’articulation de l’imaginaire et du symbolique inscrits dans une réalité construite spécifiquement de sorte que les protagonistes de ce même groupe arrivent à se vivre comme membres d’une entité socioculturelle. En continuant à subir cette distanciation par rapport à lui-même l’Algérien ne pourra se signifier, se constituer comme sujet culturel d’un groupe contresignant ainsi la construction d’une l’identité culturelle propre, construction, certes par ailleurs perpétuellement en mouvement mais construite, sur des langues au fondement de l’être algérien.
L’individu Algérien ne peut que se sentir étranger à lui-même, dans son propre pays voire imaginairement colonisé ,si l’on s’attarde au rapport citoyen-pouvoir, lorsque les langues institutionnalisées demeurent étrangères à sa culture originelle celles là même qui véhiculent sa tradition orale, ses gestes héroïques ,ses us et coutumes, les déroulements de ses ritualités et les mythes fondateurs de sa culture Algérienne.
L’idéologisation de la question linguistique qui, dés lors qu’elle est convoquée sur le tapis de la réflexion, déchaîne passions et rivalités politiques ne peut être entendu que comme l’expression d’une violence idéologique par sa politisation et son instrumentalisation au moment où la réflexion intellectuelle autour d’une telle capitale problématique requiert objectivité et pertinence d’analyse en rapport avec une réalité qui demeure exprimant indéniablement une pluralité des langues maternelles et non un bilinguisme institutionnel ( Langue arabe classique et langue française) hérité, pour l’une de la construction d’une appartenance à un espace imaginaire soutenu par une sacralisation en tant que cette langue est le vecteur de la révélation islamique et pour l’autre d’une tentative au terme d’une longue colonisation et d’une tentative de déculturation de tout un ensemble socio culturel. La langue arabe est certes la langue sacrée, véhiculant toutes les représentations religieuses du peuple Algérien, à ce titre son utilisation liturgique et dans les espaces religieux demeure incontestable, cependant serait-il contradictoire de la voir côtoyer même au niveau des institutions et des énoncés institutionnels comme dans d’autres pays musulmans dont la langue est différente de l’arabe ( Iran….) , les langues mères existantes dans le pays ? Pourrait-on entrevoir un système d’enseignement, déjà dans les sciences sociales et humaines par exemple, au plus proche de l’imaginaire groupal et donc plus à même de s’inscrire comme indélébiles traces mnésiques chez l’élève ou l’étudiant en lieu et place d’un énoncé intégré sur un mode d’incorporation , ingérant des théories construites et fondées le plus souvent ailleurs que dans son aire culturelle et de surcroît véhiculé par une ou des langues plus ou moins éloignées de son système socioculturel.
De même le recours systématique à la langue française pour véhiculer ou transmettre des connaissances techniques demeure t-il aussi indispensable, si l’on se situe au-delà de cette représentation collective qui voudrait que l’utilisation du français dénote la maitrise d’une technicité et au-delà la maîtrise d’un savoir …..Du savoir
Que l’on ne se méprenne pas : ce qui précède ne convoque absolument pas la délimitation hermétique d’un espace linguistique ou un « prêche « pour un relativisme culturel forcené, où les langues autochtones doivent fonctionner en espace imperméable et où toute théorie forgée ailleurs est indiscutablement contestable dans son intégralité ; reste que l’assimilation d’un savoir authentique, passe, à notre sens par des réaménagements théoriques et méthodologiques spécifiques le rendant plus à même d’être « opérationnalisable » dans la société , et même s’il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain ,si l’on nous passe l’expression, il reste de salubrité de jeter l’eau sale du bain par conséquent, si l’on ne doit pas refuser tout code ou savoir étranger à la culture d’origine , il s’agit de l’intégrer à un ensemble de réseaux de significations fonctionnant aux plus proche des représentations culturelles de mises au sein du groupe culturel , le code véhiculant ce savoir apuré , intériorisé sur le mode d’apprentissage d’éléments de nouveaux de savoir dénué de connotations ou de représentations inconscientes instaurant un rapport de domination entre culture d’origine et culture occidentale en fait un savoir décolonisé, se doit être au plus proche de l’identité culturelle du groupe , portée par l’âme d’un groupe à savoir sa ou ses langues maternelles . S’agirait t-il, ainsi donc, d’une étape importante dans la décolonisation du savoir par la réhabilitation des langues maternelles, ce qui ne manquera pas de convoquer la nécessité de d’opérer un travail par les langues sur ces langues elles- mêmes
Bibliographie :
Barthes (R) : « Texte (théorie du) », corpus : 22, (p.p.370-374), -In. Encyclopædia Universalis, Paris, ed. 1990.
Devereux (G) Essais d’ethnopsychiatrie générale Paris, Gallimard, 1971
Mourad KAHLOULA
Docteur en psychologie clinique interculturelle
Directeur de l’école doctorale « études des groupes et des institutions »
Membre de l’Association de Recherche Interculturelle ARIC
Université d’Oran Algérie