La Oummat El Mouslimine (Groupement des musulmans) : Une possible « déterritorialisation » de l’identité culturelle ?
Prenant à contre courant les analyses qui fixent la notion d’identité adjectivée de culturelle dans une perspective à la fois figée géographiquement, immuable parfois conflictuelle. Nous nous proposons, ici, de formuler et de soumettre l’hypothèse d’une « déterritorialisation » de cette même notion comme fondatrice d’une appartenance symbolique à un espace trans-géographique, à même de résoudre le paradoxe d’une bi culturalité souvent générateur de conflit d’identité et ce à travers l’analyse de la notion religieuse de la « oummat et mouslimine ». (Que l’on pourrait traduire à mon sens par groupement plus que par communauté des musulmans et qui ne doit pas être confondue avec une certaine conception politique de la « Oumma internationale » au cœur d’un fondamentalisme musulman, fondé, construit sur une acculturation parce que n’intégrant même pas le passé culturel de l’Islam). À notre sens la Oumma comme géographie imaginaire, à géométrie variable, projetée dans un réel offrirait la possibilité d’une « délocalisation de l’appartenance » en ouvrant une dimension transnationale sur un plan géographique. Cette nouvelle perspective reste fondamentale en ce qu’elle permettrait la reconstitution d’une inscription généalogique au-delà des « origines » et une re-composition du rapport à l’altérité culturelle qui permettrait d’élaborer de nouveaux liens avec le milieu environnant. Ainsi cette dimension non ethnique, transnationale, donnerait une possibilité au sujet migrant maghrébin en l’occurrence de garder une composante historique commune (et l’on sait l’importance de l’inestimable transmission de l’objet) tout en s’assumant pleinement dans le pays où il vit.
Par la présentation de la “Oumma” (groupement des croyants), par la discussion de cette notion, cette intervention se veut espace, territoire de réflexion sur ce qui serait au fondement, ici en l’occurrence, de l’être musulman ; ce sur quoi ce dernier tient, s’appuie. Et là nul doute qu’il est inutile de rappeler l’importance des formations groupales dans l’étayage de la psyché.
L’on ne pourrait en effet appréhender la structuration et les processus psychiques de ce dernier, si l’on ne l’éclairait pas dans son rapport aux fondements culturels qui le régissent. Du reste, cerner les fondements même de l’espace culturel de cet être, dans sa structure, sa dynamique, dans ses mouvements est à même de nous aider à saisir la fonction de ce fond groupal qui opère étai pour la psyché individuelle et qui lie entre eux les individus.
La réflexion de recours à la Oumma requiert ici la prise en considération de présentations et d’analyses étymologiques, sociologiques, théologiques et psychologiques de cette même notion de dans des perspectives complémentaires. La « Oumma »aurait pour approchants dans la langue française certains usages du terme groupement entre micro,et macro groupe et qui peut référer à des niveaux et des contenus différents d’appartenance mais se distingue d’emblée de la notion politique de nation dans laquelle l’ont confiné ,tard du reste, des penseurs ou des politiciens portés par des revendications nationalistes. Sans doute s’agit-il de rappeler que le terme O’umma est un terme de la langue arabe , longtemps avant d’avoir été un terme du coran ou d’un quelconque lexique politique.
Dans la langue Arabe Le terme “Oumma” , désigne la communauté, le groupement et la racine étymologique, “OUM” du terme, désigne la mère,( autre étayage fondamental de la psyché soit dit en passant ). Elle désigne aussi l’origine, la source mais évoque aussi l’idée de direction, de cheminement , de but, “Ya oummou Makanan”désignant l’action donc de se diriger vers un lieu avec quelque part l’idée d’un mouvement.
Par son étymologie, “Oumma” nous renvoie alors aussi, aux idées d’origine , de cheminement vers un lieu en fait à atteindre ceci par le champ d’espace étendu qu’elle veut sémantiquement laisser transparaître.
La oumma pourrait ainsi apparaître Comme un “espace ” , un territoire , pouvant créer un réel où l’être musulman serait lié symboliquement à l’appartenance à une entité dans une continuité de filiation au delà de limites géographiques . la Oumma semblant conférer l’absence de toute discontinuité tant il reste vrai, que la Oumma est surtout dans l’esprit des musulmans. Là elle est sans faille aucune. C’est ici toute la puissance du groupement, comme un espace total et sans limites.
C’est qu’antérieurement à l’apparition de l’Islam, les formes de regroupements des populations arabes étaient essentiellement de type tribal et claniques. C’est la naissance, le développement puis l’essor de la religion musulmane qui semble-t-il ont conféré à la notion de “Oumma” une signification particulièrement importante dans “la psyché du musulman”, s’efforçant d’effacer les formes d’organisation sociale ou d’appartenance géographique ayant existé auparavant. Les regroupements, les alliances, ne se feront plus au gré de l’appartenance tribale et l’individu musulman se sentira appartenir à un ensemble dépassant les frontières réelles des clans, des tribus ou des pays. Sans doute faut-il préciser de nouveau , qu’il s’agit ici de la représentation d’un lien symbolique , qui permet – grâce à sa dimension universelle – de « dés-éthniciser l’islam » et non pas d’une conception politique niant tout héritage culturel, y compris d’ordre musulman , faisant table rase des cheminements identitaires pour asseoir une croyance qui renvoie à un code de comportement étroit, indifférent au passé culturel très riche de l’Islam générant un fondamentalisme qui n’entend pas institutionnaliser une « Oumma » sur le mode de la mentalisation d’un lien mais qui exprime une appartenance fusion dans une « Oumma » virtuelle au statut a-historique , distillant une portée idéologique qui n’est pas sans rapport avec les délires des fondamentalistes , de certains discours relatifs à l’islam et dont le net, au travers des appels au djihad comme une négation de l’autre, est l’incarnation hideuse.
C’est que la oumma, ne peut être et “ n’est que la volonté de vivre ensemble”, quel(s) que soi(en)t le - ou les - élément(s) commun(s) sur la base duquel - ou desquels - on veut vivre ensemble. ” Comme en avait esquissé l’essence L. Massignon
Ceci étant, il reste vrai que le recours à la notion de Oumma demeure un processus problématique, parfois hasardeux qui cependant pourrait inscrire l’insertion de l’être musulman au cœur d’une mondialisation. Le lien à la Oumma pourrait, par ailleurs , dans ces circonstances ,insuffler une dynamique nouvelle d’adaptation au sein même de la famille amenant à établir une distinction entre transmission de valeurs religieuses et traditions archaïques . Ainsi La réappropriation de valeurs religieuses liés à ce sentiment d’appartenance telle que l’obligation de l’instruction,( le premier verset du coran « lis au nom de ton seigneur » commandant l’instruction) , l’utilisation de la raison ( ayant donné naissance au mutazilites, mouvement rationaliste musulman ), l’engagement citoyen au sein de la société (leurs (les musulmans) affaires devant être le fruit d’une concertation entre eux « oua amrouhoum choura baynahoum ») et l’articulation de ses valeurs religieuses à un vécu quotidien permettrait des re-aménagements de l’espace bi-culturel que vit le migrant permettant comme un lien souple signant une continuité entre milieu familial et milieu social en présentant des caractéristiques d’ouverture et des possibilités de jeu de va et vient entre les deux .
L’existence d’une telle représentation de la communauté, d’un tel lien à la “Oumma” est capital , dans une situation de “crise” comme la migration où la dimension coupure/ séparation /perte convoque le besoin et la nécessite d’une intégrité et d’une continuité ici menacée ; capital est ce lieu et cette fonction où pourrait se signifier des formations psychiques de repères identificatoires , de méta-défense et de prédispositions signifiantes ouvrant par étayage des possibilités d’élaboration dans l’espace intrapsychique singulier mais aussi dans le registre de l’intersubjectif . Et l’on sait l’ultime importance que revêt l’étayage groupal dans les contextes de crises où le groupe fait maintenir, l’appui vital en assurant la trame de gérance des fonctions de mentalisation et de mémoire.
En pensant la Oumma qui lie symboliquement à tous les autres musulmans par delà les frontières géographiques il n’y a plus besoin d’être Algérien, Marocain ou irakien pour être musulman. On peut se concevoir aisément par exemple allemand et musulman, et l’immigré algérien par exemple pourra être toujours algérien et français tous les jours ; élaborant mentalement une situation a priori paradoxale fondée sur une double pression familiale et sociétale dictant d’une part une fidélité aux valeurs culturelles du pays d’origine comme unique fondement de filiation et une intégration en terme d’assimilation à un pays d’accueil. Ainsi, La possibilité de penser une « délocalisation de l’islam » en lui accordant, de nouveau, sa dimension universelle sur le plan spatial, géographique pourrait être psychiquement fondamentale en ce qu’elle pourrait dynamiser la ré-émergence d’un lien qui signerait une inscription généalogique au-delà d’une appartenance géographique et le lien généalogique pourrait alors se distinguer d’un lien d’appartenance géographique à un pays « d’origine ». C’est que jusqu’à maintenant dans certains cas, prendre la nationalité du pays d’accueil, chez beaucoup de migrants venants du Maghreb a pour conséquence un sentiment de trahison et de culpabilité puisque un choix inéluctable entre deux pays s’est posé et qu’au bout du compte, c’est comme le renoncement au pays d’origine que l’on a signé. Ainsi beaucoup de migrants ayant vécu en situation de « double culture »continuent de tergiverser à demander la nationalité du pays d’accueil invoquant la fidélité aux origines culturelles délimitées par les contours géographique des pays d’origine. C’est ainsi que l’émergence de représentations d’une appartenance non ethnique, transnationale, au travers du recours à la notion de Oumma pourrait fournir aux sujets une continuité entre des composantes communes familiales et historiques tout en assumant pleinement leur vécus dans le pays où ils sont. En se pensant « Français musulmans », les appartenances culturelles des migrants maghrébins ne s’opposent plus à ce qui symbolise l’attachement et la fidélité aux valeurs familiales ou à l’intériorisation de nouvelles valeurs culturelles au travers d’une unique appartenance géographique. Etant entendu que dans un monde vécu comme coupé en deux, sans aucune possibilité de jeu de va et vient, de possibilité de voyage, de passage entre les deux, il reste complexe de penser des réaménagements dans l’une ou l’autre partie de ce monde et par conséquent d’assurer une quelconque continuité entre les deux. La “continuité maternelle ” , dont parle Winicott , nécessaire pour ouvrir au bébé les “chemins” d’une maturation par ” objets transitionnels ” intermédiaires ne peut-elle être, bien que l’analogie demeure hautement hypothétique, transposée et entendue dans ce cadre, en termes de “continuité groupale”, et le groupe n’est-il pas une mère qui ouvrirait au migrant les voies d’une maturation. Dans ce processus de maturation, le recours à la Oumma aurait justement statut de “phénomène transitionnel”. Signifiant ce qui sépare et lie, il “délimiterait” comme un espace intermédiaire, à géométrie variable entre le sujet, son groupe d’appartenance culturelle et le groupe culturel dans lequel il vit. L’espace dans lequel il évoluerait psychiquement resterait ainsi muté en un espace où il ne pourrait cesser d’être. Reste seulement à dire que nous savions le caractère hasardeux, voire aventurier de la formulation d’une telle hypothèse en raison d’une théorisation au jour d’aujourd’hui fragile et d’un niveau de problématisation peu élaboré cependant nous souvenant des propos d’André Grenn qui écrivait que la réponse était le malheur de la question, nos propos brûlaient d’exprimer un tel questionnement sans en attendre une quelconque réponse dans l’immédiat ; cette réflexion nécessitant un travail de recherche plus long et plus approfondi.
M. KAHLOULA
(Texte présenté au XI congrès de l’Aric,Timisoara, Roumanie, Septembre 2007)